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A ses heures perdues, Esther MAR alimente ces quelques pages. Sachez que vous êtes sur le site d'une âme déchirée et ne soyez pas choqué si ses visions appartiennent à des mondes qui ne rencontrent jamais les vôtres.

31 mars 2008

A travers Paris

Dans ma ville imaginaire des fauteuils de velours sont posés au bord des autoroutes. La fontaine de whisky clapote gentiment derrière nous. Edith Morning est assise à côté de moi et nous parlons anglais. Quelques drag queens fument de longues cigarettes dans des pantalons serrés, leurs rouge à lèvre fait un cercle de rouge sur le papier blanc des cigarettes et partout dans la ville de grandes croix magnifiques dominent le paysage et nous appellent qu’Il est ressuscité.

Quelques cathédrales antiques ont subsisté et gardent leur dignité au milieu des hautes tours. La voix d’Arthur Rimbaud et sa chanson de la plus haute tour me rappellent mon père et ma jeunesse perdue. Un immense hôpital psychiatrique se dresse loin derrière l’autoroute, et clignote de lumières vertes et bleues et rouges, si artificielles. Les étoiles sont trop haut pour qu’on les voie, mais on les imagine.

Au milieu de la mégalopole un grand champ inviolé réinvente le silence : c’est le retour du pu’uhonue.

Les gens prient. Ils fument, boivent, s’embrassent et prient, l’administration est laissée à l’abandon.

Personne ne fait l’amour sans allumer des lumières étranges qui donnent aux corps un velouté, sans boire des ambroisies qui donnent aux voix un velouté… Les voitures glissent sans cesse dans le frénétique agencement des routes et les piétons escaladent de grands escaliers sous la pluie, certains escaliers sont si hauts qu’ils surplombent la ville.

Un homme qui marche récite une prière mélangée : je m’adresse à vous, mon Dieu, car vous donnez ce que l’on ne peut obtenir que de soi.

Aux derniers étages de certaines tours des voyants lisent l’avenir et le mélangent au passé, pour réconcilier leurs patients avec l’instant qui passe et qui trépasse sans cesse mais malgré tout est toujours là. Feuilles, plantes, cactus géants se mêlent au mobilier urbain. La ville est esthétique. Sois belle et tais-toi, lui disons-nous impétueusement. Elle est belle, et elle hurle.

La ville abrite plusieurs forêts qui s’enchevêtrent et possèdent des étangs. Ces forêts sont aussi dangereuses que celles faites de béton et de macadam. Les forêts naturelles, jungle de terre et de végétaux, luxuriantes dégoulinades de plantes et de bêtes, sont des lieux de cruauté, de brutalité, de survie et de mort. Les forêts urbaines, jungles d’asphalte et de réverbères, longs corridors saccadés de métal et de goudron, sont des lieux de cruauté, de sophistication, de vie et de dépérissement. La ville et ses forêts naturelles s’épousent et un océan vient les noyer à l’Ouest.

Un sacré cœur pend au toit d’une maison, car un homme devenu femme pour prendre les armes féministes y lit les mémoires de Renée Bordereau, sa sœur d’une autre guerre, d’un autre temps.

Nos cœurs sont des ports. Mais ils n’ont pas d’amarres. Les bateaux ne peuvent que les narguer.

Dans ma ville imaginaire des fauteuils en velours sont posés au bord des routes. A une fontaine de whiskey je nous ressers deux verres. Edith Morning est assise à côté de moi et nous nous taisons en anglais.

Esther Mar, mercredi 12 mars 2008, avant le crépuscule.

Seigneur Jésus, Dieu de bonté, Père de miséricorde, je me présente devant vous avec un cœur humilié, contrit et repentant. Je vous recommande ma dernière heure et ce qui doit la suivre.

Quand mes pieds immobiles m'avertiront que ma course en ce monde est près de finir,
Miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi,

quand mes mains engourdies et tremblantes ne pourront plus presser le crucifix contre mon cœur et que, malgré moi, elles le laisseront tomber sur mon lit de souffrances,
Miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi

quand mes yeux, voilés et troublés par l'effroi d'une mort imminente, porteront vers vous leurs regards vagues et expirants,
Miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi

quand mes lèvres tremblantes et froides prononceront pour la dernière fois votre adorable nom,
Miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi

quand mes joues pâles et livides inspireront aux assistants la compassion et la terreur ; que mes cheveux, baignés des sueurs de l'agonie, se dresseront sur ma tête, annonçant ma fin prochaine,
Miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi

quand mes oreilles, près de se fermer à jamais aux discours des hommes, s'ouvriront pour entendre de votre bouche la sentence irrévocable qui fixera mon sort pour l'éternité,
Miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi

quand mon imagination, agitée par des fantômes effrayants et terribles, sera plongée dans les tristesses mortelles et que mon esprit, troublé par le souvenir de mes iniquités et par la crainte de votre justice, luttera contre l'Ange des ténèbres qui voudra me dérober la vue consolante de vos miséricordes et me jeter dans le désespoir,
Miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi

quand je verserai mes dernières larmes, symptômes de ma dissolution prochaine, recevez-les, ô mon Jésus, en sacrifice d'expiation, afin que je meure comme une victime de pénitence ; et, dans ce terrible moment,
Miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi

quand j'aurai perdu l'usage de tous les sens, que le monde entier aura disparu pour moi, et que je gémirai dans les angoisses de la dernière agonie et les affres de la mort,
Miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi

quand les derniers soupirs de mon cœur presseront mon âme de sortir de mon corps, acceptez-les comme venant d'une sainte impatience d'aller à vous; et alors,
Miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi

quand au dernier instant mon âme se détachant de mon corps, sortira pour toujours de ce monde, et laissera mon corps pâle, glacé et sans vie, acceptez la destruction de tout mon être comme un hommage que je veux offrir dès aujourd'hui à votre Majesté divine ; et, à cette heure suprême,
Miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi

enfin, quand mon âme paraîtra devant vous, et qu'elle verra, pour la première fois, la splendeur immortelle de votre divine Majesté, ne la rejetez pas de votre présence, mais daignez me recevoir dans le sein de vos miséricordes, afin que je chante éternellement vos louanges ; et, en ce moment solennel,
Miséricordieux Jésus, ayez pitié de moi.


Je m’adresse à vous, mon Dieu

Car vous seul donnez

Ce qu’on ne peut obtenir que de soi.

Donnez-moi, mon Dieu, ce qu’il vous reste.

Donnez-moi ce que l’on ne vous demande jamais.

Je ne vous demande pas la richesse,

Ni le succès, ni peut-être même la santé.

Tout ça, mon Dieu, on vous le demande tellement

Que vous ne devez plus en avoir.

Donnez-moi, mon Dieu, ce qu’il vous reste,

Donnez-moi ce que l’on vous refuse.

Je veux l’insécurité et l’inquiétude.

Je veux la tourmente et la bagarre,

Et que vous me les donniez, mon Dieu,

Définitivement.

Que je sois sûr de les avoir toujours

Car je n’aurai pas toujours le courage

De vous les demander.

Donnez-moi, mon Dieu, ce qu’il vous reste,

Donnez-moi ce dont les autres ne veulent pas.

Mais donnez-moi aussi le courage

Et la force, et la foi.

Car vous seul donnez

Ce que l’on ne peut obtenir que de soi.


Tu me scrutes, Seigneur, et tu sais !

Tu sais quand je m'assois, quand je me lève ;

de très loin, tu pénètres mes pensées.

Que je marche ou me repose, tu le vois,

tous mes chemins te sont familiers.

Avant qu'un mot ne parvienne à mes lèvres,

déjà, Seigneur, tu le sais.

Tu me devances et tu me poursuis, tu m'enserres,

tu as mis la main sur moi.

Savoir prodigieux qui me dépasse,

hauteur que je ne puisse atteindre !

Où donc aller, loin de ton souffle ?

Où m'enfuir, loin de ta face ?

J'avais dit « les ténèbres m'écrasent »

mais la nuit devient lumière autour de moi.

Même la ténèbre pour toi n'est pas ténèbre,

et la nuit comme le jour est lumière !

C'est toi qui as créé mes reins,

qui m'as tissé dans le sein de ma mère.

Je reconnais devant toi le prodige,

l'être étonnant que je suis :

étonnantes sont tes oeuvres

toute mon âme le sait.

Mes os n'étaient pas cachés pour toi

quand j'étais faonné dans le secret,

modelé aux entrailles de la terre.

J'étais encore inachevé, tu me voyais ;

sur ton livre, tous mes jours étaient inscrits,

recensés avant qu'un seul ne soit !

Que tes pensées sont pour moi difficiles,

Dieu, que leur somme est imposante !

Je les compte : plus nombreuses que le sable !

Je m'éveille : je suis encore avec toi.

Scrute-moi, mon Dieu, tu sauras ma pensée

éprouve-moi, tu connaîtras mon coeur.

Vois si je prends le chemin des idoles,

et conduis-moi sur le chemin d'éternité.

Tu étais là, mon Dieu, mendiant de moi

tu étais là, discret, tu m'attendais,

tu étais là, et tu m'aimais.


Ave, maris stella,
Dei Mater alma.
Atque semper Virgo,
felix caeli porta.

Salut, étoile de la mer,
Mère nourricière de Dieu.
Et toujours Vierge,
heureuse porte du ciel.

Sumens illud Ave
Gabrielis ore,
Funda nos in pace,
mutans Hevae nomen.

Recevant cet Ave
de la bouche de Gabriel,
affermissez-nous dans la paix,
par ce changement du nom d’Eve.

Solve vincla reis,
profer lumen caecis,
Mala nostra pelle,
bona cuncta posce.

Rompez les liens des pécheurs,
rendez la lumière aux aveugles,
Eloignez de nous les maux,
obtenez-nous tous les biens.

Monstra te esse matrem :
Sumat per te preces,
qui pro nobis natus
tulit esse tuus.

Montrez-vous notre Mère :
qu’il accueille par vous nos prières
Celui qui, pour nous
voulu être votre fils.

Virgo singularis,
inter omnes mitis,
nos culpis solutos
mites fac et castos.

Vierge sans égale,
douce entre toutes,
délivrés de nos fautes,
rendez-nous doux et chastes.

Vitam presta puram,
iter para tutum,
ut videntes Jesum,
semper collaetemur

Accordez-nous une vie innocente,
rendez nos voies sûres
afin que voyant Jésus,
nous goûtions avec vous les joies éternelles.

Sit laus Deo Patri,
summo Christo decus,
Spiritui Sancto,
tribus honor unus.
Amen

Louange à Dieu le Père
gloire au Christ Roi,
et à l’Esprit-Saint :
honneur égal aux Trois.
Amen


Quand la nuit est là,
quand la lumière n'a pas de nom
en dehors de la foi,
Dieu de toute aurore,
avec ton Fils en agonie,
nous voulons Te bénir encore.

Quand la blessure est là,
quand la vie n'a pas de nom
en dehors de ta volonté,
Dieu affrontant toute mort
avec le Fils blessé à jamais,
Nous voulons Te glorifier encore.

Quand la lutte est là,
quand la victoire n'a pas de nom
en dehors de l'amour,
Dieu toujours plus fort,
avec le Fils héritier de nos morts,
nous voulons T'adorer encore.


Je crois à la liberté humaine et animale

Je crois que nous sommes des souffles spirituels, des nuages faits Chair

Je crois que chaque être vivant est une histoire sacrée

Je crois que seuls l'Art et la Prière sauvent

Je crois qu'il faut mourir pour enfin Vivre

Je crois en l'âme

Je crois que la folie et la normalité se trompent en se prenant l'une pour l'autre

Amen


Au bar du Piston Pélican je suis allée en cachette. Je n'ai pas dit aux trois personnes qui se tenaient derrière le bar qui j'étais. J'ai reconnu le frère de mon amie (même air étrange) et l'ai pris en photo lisant son journal.

J'ai ensuite écrit le début d'un poème raté ; j'ai ouvert les deux livres que j'avais dans mon sac, la Montagne magique et

la Mort à Venise, deux oeuvres de Thomas Mann. La famille Mann est fascinante, mais les plus grands écrivains demeurent les deux frères Thomas et Heinrich Mann.

Thomas Mann a écrit la Mort à Venise en 1912, après un voyage vénitien : fasciné par la beauté d'un jeune Polonais, l'écrivain münichois Gustav von Aschenbach suit le jeune homme dans la ville dévastée par le choléra, sans l'aborder. Il est atteint par la maladie, succombe sur une plage (comme le Caravage, comme Pasolini. Ils succombent sur une plage peut-être par un amour diabolique ?) en contemplant le visage qui l'a perdu.

Mann a écrit la Montagne magique en 1924... L'histoire d'un éveil dans un microcosme isolé du monde qui se finit par une plongée violente dans la première guerre mondiale.

J'ai quitté le bar quand le jour tombait. J'ai traversé Paris à pied. A la fin du jour j'arrivai au taxi qui m'amena tard au bord de la Marne. Je dilapide ainsi l'argent de la famille : en ne prenant pas les transports en commun.

Le soir, j'ai lu les deux livres, l'un après l'autre, en écoutant le disque acheté à Saint-Etienne du Monts, du choeur Stella Maris. Ils chantent des compositeurs nordiques du XXème siècle et c'était magnifique de relire ces grands livres en écoutant la musique sacrée de Sibélius, Grieg, Stenhammar et Kuula.

Je m'étais entourée d'autres livres vers lesquels je jetais un oeil entre chaque chapitre - sans les ouvrir. J'avais besoin de savoir qu'ils étaient là et qu'ils accompagnaient, qu'ils enrichissaient ma lecture. C'était la correspondance d'AnneMarie Scharzenbach, et À travers le vaste monde d'Erika et Klaus Mann. 

Je me rendis compte alors que j'avais eu raison d'accrocher, il y a quelques années, le portrait de Marlene Dietrich au bas du mur sale de la courette. Ce soir-là, il prit tout son sens.

Merci à cette après-midi, merci à cette soirée d'avoir été belle. N'est-ce pas que l'automne fait vivre et vibrer plus que toutes les autres saisons ?


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